Paru dans le quotidien 20 minutes, par Sophie Brafman de Varsovie:
Elle n'espère plus grand-chose. Juste un arbitrage de la justice en sa faveur. Alors que l'Europe se penche aujourd'hui sur les conséquences de l'avortement pour les femmes et les jeunes filles dans l'espace européen, Alicja Tysiac, elle, attend le verdict de son procès. Mère célibataire de trois enfants, elle a porté plainte contre l'Etat polonais en février, l'année dernière. Car si à 36 ans, elle se retrouve quasi aveugle, « c'est parce que les médecins de mon pays m'ont refusé l'accès à un avortement thérapeutique ». Atteinte d'une forte myopie, les ophtalmologistes lui prédisent la cécité en cas de troisième grossesse. Mais la législation polonaise, l'une des plus strictes d'Europe en matière d'avortement, ne lui permet pas d'y avoir accès. L'IVG y est pourtant permise en cas de viol, danger pour la santé de la mère et malformation du foetus. La pratique est autre. Certains médecins ne préviennent même pas les futures mères des risques qu'elles encourent ou les minimisent. C'est ce qui arrive à Alicja Tysiac. Aucun médecin n'accepte de signer le papier qui lui aurait permis d'avorter. Elle accouche par césarienne en novembre 2000. Mais, l'accouchement provoque une hémorragie rétinienne qui dégrade considérablement sa vue.
Il y a peu pourtant, l'avortement était légal en Pologne. Il a été interdit à la chute du mur de Berlin. Depuis 1989, le plus grand pays d'Europe de l'Est renoue avec le dicton : Etre polonais, c'est être catholique. Le gouvernement des frères Kaczynski a bel et bien entamé sa révolution morale. L'actuel ministre de l'Education, Roman Giertych, membre de la Ligue des familles polonaises, a même proposé une loi qui vise à protéger la vie dès sa conception. Histoire de bannir définitivement l'avortement. Dans un tel contexte, Alicja n'avait d'autres recours que la Cour européenne des droits de l'homme de Strasbourg. Une démarche peu appréciée dans son pays. Soixante-huit organisations catholiques se sont mobilisées contre elle. Elle a décidé de tenir. En attendant le verdict prévu pour la mi-mars, elle vit à Varsovie, avec une pension d'invalidité de 150 e par mois pour elle et ses trois enfants".
Malgorzata Ksiezopolska, vice-présidente du Planning familial de Varsovie: «Le gouvernement actuel s'intéresse plus aux scandales politiques qu'à la santé publique. Et quand les médias osent évoquer l'avortement, ils utilisent l'expression ?avorter un enfant?. Ce qui en dit long sur la politique du pays.» Monika Gasiorowska, avocate d'Alicja Tysiac à Strasbourg: «L'important, c'est de pointer du doigt le peu de marge de manoeuvre dont disposent les Polonaises. Même dans le cadre légal des avortements thérapeutiques, les médecins ont peur de donner leur aval. Au risque de les mettre en danger.»
©2006 20 minutes
Comme le soulignait un internaute, le réel danger ne situe pas tant dans la religion que dans la confusion entre le spirituel et temporel, car c'est là que se trouve la source des pires excès. Le cas d'Alicja Tysiac en est l'illustration parfaite, d'autant qu'en Pologne il n'est point de salut en dehors du catholicisme. La citoyenneté polonaise semble se réduire à la seule foi vaticane. On mesure la différence avec la France qui protège les citoyens de toute intrusion du dogme religieux dans la "chose publique". On mesure également à quel point cette laïcité si malmenée ces derniers temps est un bien précieux qui nous protège de bon nombre de dérives. Espérons que la Cour de Strasbourg rendra justice à Alicja Tysiac. Rendez-vous pris dans quinze jours.
Ce cas polonais n'est pas sans intérêt pour la France. En matière de lutte contre l'avortement, la "calotte" semble reprendre du poil de la bête. Bien sûr, l'attaque n'est pas frontale; en réalité, la controverse porte sur le diagnotique prénatal (la Croix, Comment mettre de l'ordre dans le diagnostique prénatal?)
Certaines voix se sont recemment élevées pour dénoncer une pratique excessive, voire quasi-systématique du diagnostique prénatal craignant ainsi une dérive eugénistique. L'eugénisme et le repoussoir du nazisme comme armes de destruction massive des calotteux! On sait très bien que le diagnostique prénatal est étroitement lié à la question de l'avortement. Dénoncer l'un revient nécessairement à dénoncer l'autre.
La "croisade" est ménée par le président du Comité Consultatif national d'éthique (insitution au passage gangrénée par la calotte) , Didier Sicard. Les intégristes religieux peuvent se frotter les mains avec une caution pareille, même si l'intéressé se défend de jouer dans leur camp.
Sur le même mode, le constitutionnaliste Betrand Mathieu dénonce à son tour une pression sociale poussant les femmes à avorter en cas d'"anomalie" même mineure sur le foetus (voir l'article de la Croix). Rappelons que le Professeur Mathieu oeuvre notamment au sein du Centre Français pour la justice et les droits fondamentaux pour la personne humaine qui se définit comme "une coalition pour la défense civile des libertés fondamentale et ... des valeurs chrétiennes. Pourtant, les premières n'ont-elles pas été conquises contre ces dernières au prix d'une longue lutte ?
Il est vrai que la généralisation que diagnostique prénatal pose de réelles difficultés (en réalité, les médecins craignent surtout un accroissement des procès en responsabilité qui ferait grimper en flèche leur prime d'assurance). Mais il faut comprendre que s'attaquer au diagnostique prénatal est d'abord une manière incidieuse de s'attaquer à la légalité de l'avortement et fort peu courageuse soit dit au passant.... La question ne se poserait pas si l'avortement était purement interdit et ce même pour motif dit thérapeuthique.
Le problème se situe aussi au niveau de la composition de ce Comité consultatif national d'éthique. Je me demande si le terme "éthique" ne serait pas devenu synonyme de morale religieuse. On invoque des considérations "éthiques" sous prétexte de convictions religieuses histoire de mieux faire passer la pilule... .
De même, lors des grandes consultations "éthiques", on consulte essentiellement la position des représentants des grandes religions mais quid des athées, des humanistes. Pourquoi ces mouvements ne sont-ils jamais interrogés sur les grandes questions de bioéthique? La religion n'a pas le monopole de la réflexion sur l'éthique ou la morale. Le cas d'Alicja Tisiac est là pour nous le rappeler.
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(Source Respublica) 








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