Dans un article intitulé "une morale chrétienne bien immorale", j'avais évoqué le cas d'Alicia Tysiak, une mère de 4 enfants qui, faute de ne pouvoir recourir à un avortement pour motif thérapeuthique et ce conformément à la législation polonaise, a quasiment perdu la vue lors de son accouchement.
Déterminée à obtenir justice, elle a attaqué l'Etat polonais devant la Cour Européenne des droits de l'homme de Strasbourg qui lui a donné raison dans un arrêt du 20 mars dernier. La Cour de Strasbourg a ainsi condamné l'état polonais à lui verser 25 000 Euros de dommages et intérêts ainsi 14 000 Euros pour les frais de justice, au motif que son droit au respect de la vie privée n'aurait pas été respecté. Vous pouvez consulter l'arrêt en cliquant sur le site de la Cour Européenne des droits de l'homme. (voir les paragraphes 105 à 118)
Cette décision prend toute son importante à l'heure du 50e anniversaire du traité Rome, d'autant que la Papauté n'entend pas être absente de la fête.
La semaine dernière, le Pape Benoît XVI a reproché à l'Europe de tourner le dos à ses racines chrétiennes. Ainsi, selon un article du Figaro du 26 mars 2007, "le Pape a mis en garde l'Europe « contre cette attitude pragmatique (...) qui justifie systématiquement le compromis sur les valeurs humaines essentielles ». Les « courants laïcistes et relativistes » ont fini par « dénier aux chrétiens le droit d'intervenir dans le débat public ». Les catholiques sont invités à s'engager politiquement et à recourir à « l'objection de conscience » contre les législations sur l'avortement, l'euthanasie et en matière de bioéthique.
N'est-ce pas une attaque en règle contre le principe de séparation des Eglises et de l'Etat. La menace ne vient pas seulement de l'Islam. Bien au contraire, l'Eglise catholique (et les autres) se nourrit des pressions orchestrées par les musulmans fondamentalistes pour imposer leur choix de société obscurantistes. De là à imaginer une "sainte" alliance, du moins une alliance objective, rien n'est impossible...
Il est clair que le Souverain Pontife n'entend pas se contenter du seul domaine spirituel, il entend également peser sur le temporel. Or, une constitution européenne a vocation à s'appliquer à tous les européens, croyants ou non croyants. A ce titre, il est scandaleux que le concept de dieu, ou même que le concept de "racines chrétiennes" puisse être inscrit dans un texte constitutionnel. Imaginez les conséquences pour les citoyens européens athées. Le droit applicable serait interprété à l'aune des racines chrétiennes de l'Europe? Quid du cas de cet athée italien, Luigi Cascioli qui estime que Jésus n'a jamais existé et qui entend poursuivre son action devant la Cour Européenne des droits de l'homme de Strasbourg... (qui, je le précise, n'est pas une institution communautaire mais dont la jurisprudence est prise en compte par certaines textes et par la Cour de Justice des Communautés Européennes).
Ainsi, pour le Pape, l'Europe aurait renié ses valeurs chrétiennes, l'Europe se serait même apostasiée, ce qui est ridicule, car rien n'empêche les chrétiens de vivre leur foi. Il leur est seulement demandé de ne pas l'imposer aux non-chrétiens; ma liberté [ de ne croire] commence là où s'arrête la vôtre [de croire et de pratiquer] ! A l'inverse, je ne vois en quoi l'existence d'unions autres que le mariage puisse par exemple constituer une atteine à la liberté de conscience des catholiques ? Rien ne les oblige à se pacser. Il en va de même pour l'avortement. C'est le sens même du mot pluralisme.
L'Europe doit demeurer ainsi un espace pluraliste, sécularisé; les croyants doivent pouvoir se voir garantir la liberté de pratiquer leur religion mais ils ne doivent pas oublier que tous les européens ne partagent pas leurs vues et qu'entre croyants d'une même chapelle, il peut aussi y avoir des divergences. Au final, seule une stricte séparation des églises et des Etats garantit aux athées, voire aux hérétiques, la liberté de conscience et d'expression.
Au fond, ce n'est que le rappel du principe de séparation du temporel et du spirituel posé par les Evangiles: "rendez à César ce qui est à César et à Dieu, ce qui est à Dieu"....
Romano Prodi, actuel Président du Conseil italien (PS. paraît-il..., il existe aussi de mauvais socialistes) regrettait que la Constitution défunte n'ait pas fait mention des racines chrétiennes de l'Europe. On achève bien les chevaux... De même, M. Prodi craint que les chrétiens constituent d'une certaine manière "une minorité assiégée (La Croix, édition du 25 mars 2006).
Mais dans le cas contraire, ce serait les athées qui seraient la minorité assiégée! Comble de la bêtise, Romano Prodi a aussi déclaré qu'"en ces temps d'intégrisme, les Eglises sont un des éléments les plus stables de notre société." Je serais bien tentée de lui retourner l'argument. Refuser la séparation du temporel et du spirituel, n'est-ce pas une preuve d'intégrisme? Entre intégrisme chrétien et intégrisme musulman, c'est un peu bonnet blanc et blanc bonnet.
Paradoxalement, la sagesse est venue de l'Eglise elle-même, un membre de l'Episcopat français, Mgr Hippolyte Simon, affirmant que "ces racines [chrétiennes] existent; à nous de les faire vivre". Au demeurant, il faudrait que les racines chrétiennes soient si mal en point pour les graver dans le marbre d'une constitution...
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